|
Si,
à partir de ce moment-là,
Icogne paraît se satisfaire de la situation, du moins n'avons-nous
plus de plaintes officielles, Montana, autre «petite» section, manifeste
sa volonté d'autonomie. Ainsi, en 1863, elle se détache de Lens du point de vue
religieux. Puis, en 1867, par une pétition à l'Etat, elle demande la séparation politique, arguant du
fait que la section possède «son église, son presbytère et son
école» et que par conséquent ses ressortissants, dispensés de se rendre aux offices à Lens, ignorent tout
des décisions émanant de l'Etat et des autres autorités. Cependant, une votation populaire
proposée par le Conseil d'Etat, au printemps 1873, mettra en veilleuse l'idée séparatiste
pour une vingtaine d'années.
Dès 1890, Montana revient à la charge, prétextant
que «la fusion des quatre sections n'a été à peu de chose près que nominale...»
et que le Conseil de la Grande Commune s'immisce exagérément dans ses
affaires. Les autres sections s'opposent à cette pétition, en 1891. Toutefois, Icogne, comme
Chermignon d'ailleurs, fait savoir que, si le Grand Conseil adhère aux désirs de
Montana, elle déposera une même demande. Tandis que les
Chermignonards insistent, les Icognards eux se joignent à Lens pour
demander le «statu quo». Leur hésitation sur le parti à prendre semble dicter cette
attitude.
La commission du Conseil d'Etat, dans son rapport du 17 mai 1892, et ce malgré les
difficultés pouvant surgir du partage, approuve la demande de Montana. Mais le Grand Conseil, sur
recommandation du Conseil d'Etat qui prétend que tout, moeurs, occupations, territoires dit qu'il n'y a qu'un
peuple, qu'une communauté, repousse, le 20 mai 1892, la requête de Montana. Malgré
tout, la question posée par les petites sections restera leur principale préoccupation.
Toutes ces manifestations d'indépendance découlent très certainement de la volonté de
prédominance de Lens, centre géographique, religieux et politique, et
capitale depuis 1851. Cette tendance au commandement, particulièrement forte lorsque le président de
la Paroisse et celui de Lens ne font qu'un, doit froisser la susceptibilité des autres
sections. Ainsi, nous pouvons affirmer que le décret centralisateur de
1851 a excité la volonté séparatiste.
Le succès obtenu par la section de Lens au Grand Conseil la pousse à la contre-attaque
dès l'année 1896. De nombreuses pétitions adressées à L'Etat dénoncent l'illégalité des comptes municipaux:
selon Lens, les sections tiennent des comptes comme des communes, les impôts ne sont pas
unifiés et les sections gèrent des affaires relevant de l'autorité du Conseil de la Grande Commune.
Lens exige donc l'application du décret de 1851.
L'Etat tente deux séances de conciliation, le 15 novembre 1896 à Lens et le 28 avril 1897
à Sion où se rendent quatre députés, un par section. On y décide simplement la
délimitation exacte du Grand Commun. Cet accord de surface ne règle pas le
problème.
Lens porte alors le débat sur le plan juridique. Devant tant d'acharnement, Montana, Chermignon
et Icogne s'inquiètent et décident par une action commune de demander à l'Etat la séparation
politique. Le 14 mai 1897, trois pétitions arrivent simultanément à la Chancellerie. Les trois sections, qui se
sont concertées, se plaignent de la tutelle sous laquelle Lens veut les tenir, alors qu'elles se
sont toujours administrées librement comme des communes sauf pour les biens mixtes. A la suite de
ces interventions, le Grand Conseil invite le Conseil d'Etat à nommer une commission pour les affaires
de Lens.
Les membres de cette commission, MM. Charles de Preux, juge-instructeur, Robert de Torrenté, contrôleur des comptes
communaux et Nicolas Imboden, avocat, n'ont pas la tâche facile. Différentes plaintes
des séparatistes qui accusent Lens de vouloir retarder les travaux l'attestent. Dès lors, les divergences
s'accroissent, les esprits s'échauffent, le débat se passionne. Un secrétaire chargé de rédiger
l'inventaire des biens et avoirs d'Icogne laisse éclater sa colère :
«La Commune d'Icogne ne remplit-elle pas et n'a-t-elle pas tous les moyens de remplir par ce qui précède les charges municipales et bourgeoisiales
qu'impose la loi sur la matière...? La Commune générale a-t-elle des locaux pour ses assemblées
primaires? A-t-elle un matériel d'incendie? Des fonds d'école? Des caisses des pauvres? Des bassins à
entretenir? De police à exercer dans les anciennes communes (quartiers)? Nomme-t-elle et paie-t-elle
les gardes champêtres de ces localités? Paie-t-elle les sages-femmes? Entretient-elle des maisons
d'école dans les quatre anciennes communes ou dans les terrains mixtes? Puisqu'elle ne fait rien de
tout ce qui précède, répond-elle à la loi sur les charges communales? Ou
sont-ce les anciennes communes qui maintiennent leur autonomie en
remplissant toutes les charges qui incombent aux communes de par la loi? Cela étant, qui mérite le nom
de commune?!!!»
Cette passion s'exprime aussi dans le Mémoire que le Conseil de Lens adresse au Conseil d'Etat, le
14 novembre 1898, au sujet de l'observation du décret de 1851:
«L'application de la loi est une obligation formelle, tandis que la séparation qui n'est que facultative et
qui occasionnera de grands frais, n'est ni urgente ni avantageuse... Les intérêts communs entre les
sections sont trop manifestes et trop enracinés pour qu'une séparation puisse même être
proposée.» C'est dans ce climat tendu que la Commission entreprend un travail long et délicat: étude des
institutions politiques, des archives, de l'inventaire des biens, des comptes et des fonds, des règlements de
police; audition des avis les plus divers, plus convaincants les uns que les autres. Elle
remettra son rapport le 27 août 1900, après avoir entendu l'avis définitif des sections.
C'est le 8 octobre 1899 que tous les bourgeois
doivent se prononcer sur le problème de la séparation. Le Conseil d'Etat fixe la votation à la même heure
pour toutes les sections et nomment des commissaires spéciaux, chargés d'assurer la liberté de vote
et l'ordre. Tout se déroule dans le calme. La participation impressionne: 73 à Lens (une forte
minorité opposée à son Conseil préfère s'abstenir), 92 à Montana et à Chermignon, et presque 99 à
Icogne. Les bourgeois doivent répondre par oui ou par non à trois questions.
Voici les résultats:
|
1.
Voulez-vous le maintien des quatre sections en application du régime fixé par la décision
du 4 juin 185l? |
|
|
OUI |
NON |
|
Lens |
186 |
3 |
|
Chermignon |
----- |
185 |
|
Montana |
----- |
92 |
|
Icogne |
----- |
70 |
|
2.
Voulez-vous le partage de la Commune de Lens et l'érection de votre section en
commune indépendante ? |
|
|
OUI |
NON |
|
Lens |
2 |
185 (2
blancs) |
|
Chermignon |
185 |
----- |
|
Montana |
92 |
----- |
|
Icogne |
70 |
----- |
|
3.
Voulez-vous, oui ou non, que Lens soit partagé pour former plusieurs communes
distinctes ? |
|
|
OUI |
NON |
|
Lens |
----- |
185 (4 blancs) |
|
Chermignon |
182 |
3 |
|
Montana |
92 |
----- |
|
Icogne |
63 |
6 (1 blanc) |
La réponse est claire: les 2/3 des bourgeois
acceptent la séparation. La décision finale appartient toutefois au Grand Conseil qui doit
se prononcer à la session de novembre 1901. Malgré l'échec, les
Lensards ne baissent pas les bras et, dans l'intervalle, leurs autorités
vont tout mettre en oeuvre pour quêter les suffrages des députés. Mais les partisans
de la séparation ne demeurent pas en reste.
Le rapport de la Commission, déposé le 27 août 1900, conclut:
«Le régime actuel de l'administration de la commune de Lens ne peut plus être maintenu,
entre autres pour les motifs suivants :
Ce régime n'est pas même l'expression de la
volonté du législateur de 1851 qui a réuni les quatre
localités... en une commune, tandis que dans la pratique, pour certaines attributions, telles que travaux
publics, police, comptabilité, écoles... on a transformé en réalité chaque section en une commune
distincte...
- Si l'on compare l'organisme politique spécial de la
commune de Lens à celui fixé par la loi sur le régime
communal, on peut se convaincre qu'il est contraire à
la loi et à l'égalité des citoyens devant l'impôt, sans
parler des particularités relatives aux élections, aux
écoles, aux fontaines, à la police rurale,...
- Le maintien du régime actuel ne fait qu'entretenir
une cause de mécontentement, de malaise et de conflits entre les sections ou entre celles-ci et la
grande commune.
- La volonté populaire expressément formulée lors
de la votation du 8 octobre 1899 est que les sections de Montana, Icogne et Chermignon tiennent à être
érigées en communes distinctes. Il paraît dès lors impossible et il serait même
imprudent d'obliger à vivre sous un régime unifié des
sections et des citoyens qui trouvent déjà insupportable
le régime communal mitigé qui leur est appliqué depuis tantôt cinquante ans.»
La Commission propose alors aux députés de
voter l'entrée en matière:
«Messieurs les Députés,
Ce n'est pas sans un sentiment de pénible impression que nous voyons démembrer l'une
de nos plus grandes et plus belles communes de notre cher Canton.
Espérons cependant que les sections de Montana, Icogne et Chermignon, dans une
louable émulation, rivaliseront de zèle pour faire prospérer ces
nouvelles communes. »
Quant au Conseil d'Etat, il suit l'avis de sa commission et adresse au Grand Conseil un message dans
ce sens.
Cependant, avant la décision finale, une question se pose: comment effectuer le partage? Le Conseil
d'Etat y réfléchit. Comme Lens continue à proclamer haut et fort que la séparation affaiblira son
influence, l'Exécutif songe à créer deux groupes: celui de l'est et celui de l'ouest. Mais ni
Chermignon ni Montana ne veulent en entendre parler. Par contre, on hésite plus longuement sur le sort
d'Icogne; en effet, la petitesse du village et les liens étroits de travail et de parenté avec Lens
parlent en faveur d'un ménage commun. Mais les Icognards ne l'entendent pas de cette oreille et refusent. L'Etat ne
peut alors que proposer la séparation en quatre communes. Et, le 28 novembre 1901, le Grand Conseil
vote à l'unanimité le décret suivant:
«La demande de division de la commune de Lens est admise. En conséquence, les quatre
sections de Lens, Chermignon, Montana et Icogne sont érigées en communes
indépendantes et autonomes. Ce décret ne sera rendu que lorsque toutes les questions
relatives à la Séparation, au partage des biens communs et aux limites des juridictions des nouvelles communes
auront été élucidées par une Commission.»
|